L’expansion monétaire des banques centrales et la crise de la puissance économique occidentale : de la Fed à la BCE et à la BoJ, entre inflation, dette et perte de valeur de la monnaie

La monnaie comme fondement de la puissance

Pour comprendre la transformation de l’ordre économique occidental au XXIe siècle, il faut commencer par un élément qui demeure souvent dissimulé derrière les statistiques de croissance, les marchés financiers et les finances publiques : la qualité de la monnaie.

Pendant plus de cinq siècles, l’ascension de l’Occident a été liée non seulement à sa supériorité militaire ou technologique, mais également à sa capacité à construire des institutions financières, des marchés de capitaux, des systèmes bancaires et des monnaies capables de soutenir l’expansion commerciale. Des grandes villes marchandes italiennes aux puissances maritimes néerlandaises et britanniques, puis aux États-Unis, la puissance occidentale a été indissociable du contrôle du crédit, de la finance et de la monnaie.

Aujourd’hui, ce modèle traverse une transformation profonde.

Les grandes banques centrales — la Réserve fédérale américaine, la Banque centrale européenne et la Banque du Japon — ont considérablement accru la taille de leurs bilans au cours des crises des quinze dernières années, en utilisant des taux d’intérêt très bas, des achats d’actifs financiers, des programmes de refinancement et d’autres formes de soutien monétaire.

Cette stratégie avait une fonction précise : empêcher l’effondrement du système financier, soutenir la demande, éviter une spirale déflationniste et stabiliser les marchés pendant des crises exceptionnelles.

Mais cette solution contient précisément une contradiction fondamentale.

Lorsque la stabilité est poursuivie par une expansion monétaire prolongée et par des niveaux croissants d’endettement, le système peut progressivement devenir dépendant de la liquidité.

Dans une telle situation, la banque centrale se trouve confrontée à un dilemme : si elle retire trop rapidement son soutien monétaire, elle risque de provoquer une crise financière ; si elle le maintient trop longtemps, elle risque d’alimenter les déséquilibres des prix des actifs, de l’économie et des anticipations d’inflation.

La question devient alors beaucoup plus vaste qu’un simple débat sur la politique monétaire.

Elle devient une question de puissance.

Qui bénéficie de l’expansion monétaire ? Qui en supporte les coûts ? Quels actifs conservent leur valeur ? Qui possède des logements, des actions et des actifs réels ? Et que se passe-t-il pour ceux dont le patrimoine repose principalement sur les revenus monétaires et l’épargne liquide ?

C’est dans ces questions que se manifeste le caractère potentiellement redistributif de l’inflation.


La grande expansion monétaire de l’époque contemporaine

Le point de départ de la transformation actuelle peut être situé dans la crise financière mondiale de 2008.

La crise des prêts hypothécaires à risque aux États-Unis menaça le système bancaire international et contraignit les principales banques centrales à adopter des politiques extraordinaires.

La Réserve fédérale réduisit les taux d’intérêt vers zéro et lança des programmes de quantitative easing, au cours desquels elle acheta d’énormes quantités de titres.

La BCE adopta progressivement des instruments comparables, notamment pendant la crise de la dette souveraine européenne et, plus tard, pendant la pandémie de COVID-19.

La Banque du Japon poursuivait déjà depuis plusieurs années une politique monétaire extrêmement expansionniste, expérimentant des taux très faibles, des achats d’actifs et le contrôle de la courbe des rendements.

Le phénomène ne fut donc pas le résultat d’une décision isolée, mais celui d’une transformation structurelle de la manière dont les économies avancées répondent aux crises.

La pandémie de COVID-19 représenta ensuite un changement d’échelle.

Les banques centrales et les gouvernements réagirent par une combinaison exceptionnelle de politique monétaire et de politique budgétaire.

Ces chiffres ne signifient pas automatiquement que l’ensemble de ces actifs financiers a été directement transformé en dépenses dans l’économie réelle. C’est un point essentiel.

Le bilan d’une banque centrale, la base monétaire, la masse monétaire et l’inflation des prix à la consommation ne sont pas des phénomènes identiques.

Une expansion du bilan d’une banque centrale peut produire des effets très différents selon l’évolution des dépôts bancaires, de la vitesse de circulation de la monnaie, du crédit, de la demande globale et des capacités de production.

Une chose est néanmoins difficile à contester : les économies occidentales sont devenues profondément dépendantes d’un système monétaire et financier caractérisé par d’énormes volumes d’actifs financiers et de dettes.

Et cette dépendance représente précisément l’une des principales vulnérabilités structurelles du système.


Le quantitative easing : sauvetage du système ou nouvelle fragilité ?

Le quantitative easing a été conçu comme un instrument exceptionnel.

Lorsque les taux d’intérêt sont déjà très faibles et que la politique monétaire traditionnelle atteint ses limites, la banque centrale peut acheter des actifs financiers afin de faire baisser les rendements, soutenir la liquidité et améliorer les conditions de financement.

En 2008, cette stratégie apparaissait comme exceptionnelle.

En 2020, elle est devenue presque incontournable afin d’éviter un effondrement financier d’ampleur historique.

Le problème apparaît lorsqu’une mesure destinée à faire face à une situation d’urgence tend à devenir une composante permanente de l’architecture économique.

Une économie fortement endettée devient extrêmement sensible au coût de l’argent.

Une hausse significative des taux augmente le coût du service de la dette publique, exerce une pression sur les entreprises fortement endettées, réduit la valeur des actifs financiers et peut entraîner des pertes dans les bilans bancaires.

L’autorité monétaire peut ainsi se retrouver face à deux risques.

D’un côté, le risque inflationniste.

De l’autre, le risque financier.

Cela crée un problème structurel : plus la dette augmente, plus il devient difficile de normaliser complètement la politique monétaire.

La banque centrale risque de devenir, même sans le rechercher explicitement, une sorte de garant permanent de la stabilité du système financier.

À long terme, il peut en résulter une socialisation croissante des pertes financières : lorsque le système entre en crise, l’intervention publique empêche l’effondrement ; lorsque les marchés montent, une partie des gains demeure privée.

Le problème n’est pas nécessairement celui d’une conspiration.

Il peut découler de la structure même du système.


L’inflation comme transfert de richesse

L’inflation est souvent définie comme une simple hausse générale des prix.

D’un point de vue économique, cette définition est correcte, mais elle demeure incomplète sur le plan social.

L’inflation constitue également une modification des rapports réels entre créanciers et débiteurs, entre détenteurs d’actifs et bénéficiaires de revenus monétaires.

Celui qui possède des actifs réels — par exemple des biens immobiliers, des terrains ou certains titres — peut, dans certaines circonstances, bénéficier de la hausse des prix nominaux.

Celui qui détient au contraire une épargne monétaire non indexée risque de voir diminuer son pouvoir d’achat.

Il en va de même pour les travailleurs lorsque les salaires nominaux augmentent moins rapidement que les prix.

Dans ce sens, l’inflation peut agir comme une forme de redistribution silencieuse.

Non pas à travers un impôt explicite, mais par l’érosion progressive du pouvoir d’achat de l’unité monétaire.

Le problème devient encore plus visible lorsque la richesse est très inégalement répartie.

Les ménages les plus riches ont tendance à détenir davantage d’actifs financiers et réels, tandis que les ménages les plus modestes dépendent davantage de leurs revenus du travail et de leur liquidité.

Une inflation persistante peut ainsi produire des effets redistributifs importants.

Il ne suffit donc pas de demander de combien le PIB a augmenté.

Il faut également se demander ce qui est arrivé au pouvoir d’achat de la monnaie et à la répartition réelle de la richesse.


L’inflation post-pandémique : la monnaie n’est pas la seule cause

Il est néanmoins nécessaire d’éviter une explication excessivement simpliste.

La poussée inflationniste de 2021-2022 n’a pas été provoquée uniquement par la politique des banques centrales.

La Réserve fédérale elle-même a reconnu que l’accélération de l’inflation reflétait une combinaison de déséquilibres entre l’offre et la demande, de perturbations des chaînes de production, d’augmentation des prix de l’énergie et des denrées alimentaires, ainsi que, plus tard, des effets de la guerre en Ukraine.

Les travaux de la Réserve fédérale ont également souligné le rôle important des vastes programmes de soutien budgétaire mis en œuvre pendant la pandémie. Une partie significative des mesures de relance a accru la demande de biens alors que la production ne pouvait pas s’adapter rapidement, contribuant ainsi aux pressions inflationnistes.

La BCE a également reconnu la nature composite du choc. En 2022, l’inflation moyenne de la zone euro a atteint 8,4 %, contre 2,6 % en 2021. L’énergie constituait le principal facteur, mais les perturbations de l’offre, la reprise de la demande après les restrictions sanitaires, la hausse des prix alimentaires et la dépréciation de l’euro ont également joué un rôle.

Cette précision est essentielle.

Il n’est pas exact d’affirmer qu’une augmentation de la masse monétaire produit automatiquement une hyperinflation.

Il n’est pas exact non plus d’attribuer toute inflation exclusivement à la monnaie.

La relation est beaucoup plus complexe.

Il serait toutefois tout aussi problématique d’ignorer le rôle qu’une politique monétaire très accommodante peut jouer lorsqu’elle permet à la demande de croître plus rapidement que les capacités productives, notamment lorsqu’elle est accompagnée d’une forte expansion budgétaire.

En d’autres termes, la monnaie n’explique pas tout, mais elle ne peut pas non plus être ignorée.


De la stabilité monétaire à la dépendance à la liquidité

La véritable question concerne donc le long terme.

Un système peut supporter une forte expansion monétaire pendant une crise sans nécessairement sombrer dans l’hyperinflation.

Mais si la politique monétaire devient durablement expansionniste, d’autres problèmes apparaissent.

L’un d’entre eux est l’inflation des actifs financiers.

Les actions, les obligations, l’immobilier et d’autres instruments peuvent augmenter de valeur non seulement parce que l’économie réelle devient plus productive, mais également parce que le coût du capital baisse et que la liquidité augmente.

Cela crée une distinction fondamentale entre l’inflation des biens et services et l’inflation des actifs.

Une expansion monétaire massive peut initialement produire surtout une hausse de la valeur des actifs financiers.

Le problème est alors que la richesse nominale peut progresser beaucoup plus rapidement que la production réelle.

Il se crée ainsi un écart croissant entre la valeur financière de l’économie et la valeur réelle des biens et services qu’elle produit effectivement.

Lorsque cet écart devient excessif, la stabilité des marchés dépend de plus en plus de la confiance.

Et la confiance, comme le montre l’histoire monétaire, peut être extrêmement fragile.


La perte de valeur de la monnaie comme perte de puissance

Le concept d’inflation acquiert une dimension encore plus importante lorsqu’il est relié à la géopolitique.

Pendant des siècles, la puissance internationale a été étroitement liée à la capacité d’émettre une monnaie crédible.

La livre sterling a soutenu une part considérable de la puissance financière de l’Empire britannique.

Au XXe siècle, le dollar a progressivement remplacé la livre comme monnaie centrale du système monétaire international.

La puissance du dollar ne dépend toutefois pas uniquement de la confiance dans la Réserve fédérale.

Elle dépend également de la profondeur des marchés financiers américains, de la taille de l’économie des États-Unis, de la centralité des bons du Trésor américain, du rôle international des institutions financières américaines et de la position géopolitique des États-Unis.

Mais toute monnaie dominante est confrontée à une contradiction.

Plus le monde utilise une monnaie, plus la demande pour cette monnaie augmente.

Mais plus grande est également la responsabilité du pays émetteur de préserver sa crédibilité.

Une détérioration persistante de la valeur de la monnaie peut donc devenir un problème stratégique.

C’est pourquoi l’inflation ne concerne pas seulement le portefeuille des citoyens.

Elle concerne également la crédibilité internationale de l’État.


L’Empire romain : lorsque la monnaie commence à perdre son métal

L’un des cas historiques les plus intéressants pour comprendre le rapport entre monnaie et puissance est celui de l’Empire romain, notamment pendant la crise du IIIe siècle.

La comparaison avec les banques centrales modernes doit toutefois être faite avec prudence.

Rome ne disposait ni d’une banque centrale moderne, ni d’une politique monétaire fondée sur les taux d’intérêt au sens contemporain, ni d’une monnaie fiduciaire comparable à celle de notre époque.

Il existe néanmoins une analogie structurelle : lorsqu’un État se trouve sous forte pression financière, il peut chercher à augmenter les moyens monétaires disponibles ou à réduire la valeur intrinsèque de sa monnaie.

Le denier romain subit au fil des siècles une diminution progressive de sa teneur en argent. Sous les Sévères, puis surtout au IIIe siècle, cette dégradation monétaire devint de plus en plus importante.

La monnaie reflétait également les besoins fiscaux et militaires croissants de l’Empire.

Les autorités devaient financer des armées toujours plus coûteuses, défendre des frontières immenses et faire face à des crises politiques et militaires répétées.

Réduire la teneur en métal précieux des monnaies permettait de frapper davantage de pièces avec une quantité moindre d’argent.

Le rapport entre dépréciation monétaire et inflation dans l’Empire romain reste néanmoins discuté par les historiens. Il serait faux d’affirmer que toute dépréciation monétaire produisait immédiatement une inflation proportionnelle. L’économie romaine n’était que partiellement monétarisée et les effets variaient considérablement selon les périodes et les régions.

Mais au cours de la crise du IIIe siècle, la situation devint de plus en plus problématique. La pression militaire, la crise politique, l’augmentation des dépenses publiques et la dégradation de la monnaie se combinèrent avec une désorganisation économique plus générale.

Le cas romain enseigne donc une leçon précise :

La faiblesse monétaire est rarement la cause unique du déclin d’une puissance. Mais elle peut devenir un puissant amplificateur de ses difficultés fiscales, politiques et militaires.


La République de Weimar : lorsque la monnaie et la dette deviennent une crise de confiance

Le cas de la République de Weimar est encore plus célèbre.

L’hyperinflation allemande de 1923 constitue l’un des exemples les plus extrêmes de destruction de la valeur monétaire dans l’histoire moderne.

Mais ici encore, il faut éviter une explication simpliste selon laquelle « la Reichsbank a imprimé de l’argent et l’hyperinflation est apparue ».

Le processus fut beaucoup plus complexe.

Pendant la Première Guerre mondiale, l’Allemagne finança une part importante de ses dépenses militaires par l’endettement. Après 1918, le nouveau gouvernement dut faire face à un lourd héritage financier, à d’importants problèmes sociaux, à une dette intérieure considérable et surtout aux réparations imposées par les puissances victorieuses.

La situation se détériora encore avec l’occupation franco-belge de la Ruhr en 1923 et la politique de résistance passive adoptée par le gouvernement allemand.

La Reichsbank accorda des crédits croissants à l’État, tandis que la quantité de billets en circulation augmentait sans croissance correspondante de l’offre de biens.

La Bundesbank résume ce mécanisme en soulignant que le financement croissant de l’État par la Reichsbank augmenta la quantité de monnaie-papier en circulation sans que l’offre de biens augmente de manière comparable. En 1923, l’inflation se transforma en hyperinflation et la monnaie perdit progressivement ses fonctions fondamentales.

À ce moment-là, le problème n’était plus simplement la hausse des prix.

Il était devenu une question de destruction de la confiance monétaire.

La population cherchait à se débarrasser de la monnaie le plus rapidement possible.

Les salaires étaient versés à une fréquence croissante.

Les prix étaient révisés en permanence.

La monnaie cessait d’être un moyen efficace de conserver la valeur.

Lorsqu’une société atteint ce stade, le système monétaire entre dans une dynamique radicalement différente.

La monnaie perd sa capacité à organiser efficacement les relations économiques.


Pourquoi Rome et Weimar ne sont pas identiques aux économies modernes

La tentation d’utiliser Rome et Weimar comme des prédictions directes pour notre époque est forte.

Historiquement, ce serait cependant une erreur.

Le système monétaire moderne est profondément différent.

La Réserve fédérale, la BCE et la BoJ opèrent dans des économies dotées de systèmes fiscaux modernes, de marchés financiers profonds, de banques réglementées et d’institutions monétaires sophistiquées.

En outre, les économies contemporaines disposent d’outils que Rome et Weimar n’avaient pas.

Les banques centrales peuvent modifier les taux, retirer de la liquidité, acheter ou vendre des actifs, ajuster certaines conditions réglementaires et utiliser une grande variété d’instruments de stabilisation.

Et surtout, les économies modernes disposent de capacités productives extrêmement supérieures.

La véritable leçon de Rome et de Weimar n’est donc pas d’affirmer que l’Occident serait nécessairement condamné à l’hyperinflation.

La leçon est plus subtile :

lorsque la politique monétaire est utilisée systématiquement pour résoudre des problèmes qui relèvent en réalité du domaine budgétaire, structurel ou politique, la monnaie risque d’absorber des tensions que le système ne parvient pas à résoudre ailleurs.


Fed, BCE et BoJ : trois expériences différentes

Il est également important de ne pas placer sur le même plan la Federal Reserve, la BCE et la Banque du Japon.

La Réserve fédérale agit au sein d’un État fédéral disposant d’une politique budgétaire unifiée. Elle peut donc interagir avec le Trésor américain dans un cadre institutionnel national, tout en conservant son indépendance monétaire.

La BCE, en revanche, fonctionne dans une structure très particulière : une banque centrale supranationale au service de plusieurs États dont les politiques budgétaires nationales sont différentes.

Cela rend l’Eurosystème particulièrement complexe. La politique monétaire est commune, tandis que les politiques budgétaires restent en grande partie nationales.

La Banque du Japon, enfin, constitue un troisième cas. Le Japon a connu pendant des décennies une faible inflation, voire de la déflation, et a développé une politique monétaire extrêmement expansionniste bien avant les États-Unis et l’Europe.

En mars 2024, la BoJ a mis fin au cadre précédent de quantitative and qualitative easing, de contrôle de la courbe des rendements et de taux négatifs, estimant que l’objectif d’inflation de 2 % pouvait être atteint de manière durable et stable.

Cela montre qu’une même expansion du bilan d’une banque centrale peut produire des résultats très différents selon les conditions économiques.

Pendant longtemps, le Japon a précisément constitué la principale réfutation de l’idée selon laquelle un immense bilan de banque centrale devait nécessairement provoquer une forte inflation.


Le problème le plus profond : la financiarisation de l’économie

La question centrale pourrait donc ne pas être uniquement l’inflation des biens de consommation.

Il pourrait s’agir de la financiarisation de l’économie.

Lorsque l’économie est soutenue pendant de longues périodes par des taux faibles et une liquidité abondante, les prix des actifs financiers peuvent prendre une importance croissante par rapport à la production réelle.

La richesse est alors mesurée à travers les valeurs boursières, immobilières et obligataires, qui peuvent être profondément influencées par le coût de l’argent.

Ce mécanisme produit des conséquences sociales importantes.

Ceux qui détiennent déjà des actifs financiers bénéficient généralement davantage de la hausse des prix des actifs.

Ceux qui arrivent plus tard sur les marchés peuvent se retrouver face à des logements et à des actifs financiers de plus en plus coûteux.

Ceux qui vivent principalement de leur travail voient au contraire leur capacité à accumuler du patrimoine dépendre davantage de l’évolution des salaires réels.

Il peut alors se former un système dans lequel la richesse financière augmente plus rapidement que la productivité.

Cette divergence peut alimenter un sentiment croissant d’injustice économique.


L’inflation et la dette publique occidentale

Un autre élément crucial est le rapport entre inflation et dette publique.

L’inflation peut être très pénalisante pour les ménages, mais elle peut avoir un effet ambigu pour les débiteurs.

Lorsque la dette est exprimée en termes nominaux et que les revenus et les prix augmentent, la valeur réelle de la dette peut diminuer.

Cela ne signifie pas pour autant que l’inflation soit une stratégie simple ou indolore pour réduire l’endettement.

Si les marchés perçoivent une perte de discipline monétaire, ils peuvent demander des rendements plus élevés sur les nouvelles obligations d’État.

Le bénéfice initial peut alors rapidement se transformer en une augmentation du coût de financement.

C’est ici qu’apparaît le dilemme des économies fortement endettées.

D’un côté, une inflation modérée peut réduire la charge réelle des dettes existantes.

De l’autre, une inflation persistante peut pousser les taux nominaux à la hausse et rendre le refinancement plus coûteux.

Et si la confiance dans la monnaie diminue également, le problème devient encore plus grave.


L’Occident est-il en train de détruire son propre système de richesse ?

Nous arrivons ainsi à la question centrale.

L’expansion monétaire des banques centrales est-elle réellement en train de détruire de l’intérieur le système de pouvoir et de richesse que l’Occident a construit au cours des cinq derniers siècles ?

La réponse la plus rigoureuse est la suivante : elle peut contribuer à en éroder certains piliers, mais il n’existe aucune relation automatique selon laquelle l’expansion monétaire provoquerait nécessairement l’effondrement de l’ordre occidental.

Le risque le plus sérieux ne réside pas dans une émission monétaire isolée.

Il réside dans la perte progressive de confiance dans les institutions qui garantissent la monnaie.

La puissance financière de l’Occident repose dans une large mesure sur la crédibilité de ses institutions.

Si cette crédibilité devait fortement diminuer, le système perdrait l’un de ses principaux avantages géopolitiques.

L’histoire montre que la destruction d’une monnaie peut accompagner le déclin d’une puissance, mais qu’elle en est rarement l’unique cause.

L’Empire romain ne s’est pas effondré simplement parce que sa monnaie avait été dépréciée.

L’Allemagne de Weimar n’est pas entrée dans l’hyperinflation uniquement parce que la Reichsbank augmentait la quantité de billets.

De même, il n’existe aucun fondement sérieux permettant d’affirmer que les États-Unis ou l’Europe sont automatiquement condamnés au même destin.

Le véritable danger réside dans la combinaison de plusieurs facteurs :

endettement élevé, croissance insuffisante de la productivité, dépendance à la liquidité, inflation persistante, aggravation des déséquilibres patrimoniaux et perte de confiance dans la stabilité monétaire.

Lorsque ces éléments se combinent, la monnaie peut cesser d’être un pilier de la puissance et devenir au contraire l’un des symptômes d’une crise structurelle plus profonde.


La dimension géopolitique de la dépréciation monétaire

Le problème prend une dimension encore plus importante lorsqu’il est observé à l’échelle internationale.

Pendant des siècles, l’Occident a construit sa puissance autour d’un système dans lequel le commerce, la finance, l’assurance, les marchés de capitaux et les monnaies occidentales occupaient une position centrale.

Aujourd’hui, ce système est de plus en plus contesté.

La croissance de la Chine, l’autonomie financière croissante de nombreux pays émergents, l’expansion des BRICS et le développement de mécanismes de paiement alternatifs créent un environnement économique international plus diversifié.

Une perte relative de centralité du dollar, si elle devait se poursuivre à long terme, ne serait pas uniquement une question monétaire.

Ce serait une question géopolitique.

Une monnaie internationale dominante permet en effet à son émetteur d’exercer une influence considérable à travers le système financier.

Si une part croissante du commerce mondial devait être réalisée dans d’autres monnaies, la demande structurelle de dollars pourrait diminuer.

Cela ne signifierait pas automatiquement la fin du dollar.

Mais cela pourrait conduire à une réduction progressive du monopole relatif du système financier occidental.


De l’hégémonie monétaire à la multipolarité financière

C’est ici que se rejoignent la transformation monétaire interne et la transformation géopolitique internationale.

Pendant cinq siècles, l’Occident a construit un système de puissance fondé, sous différentes formes, sur sa capacité à contrôler :

le commerce maritime ;

les principaux marchés financiers ;

les assurances ;

les réseaux bancaires ;

les principales monnaies internationales ;

les infrastructures commerciales ;

et, à l’époque contemporaine, une partie importante des technologies stratégiques.

La monnaie a toujours constitué l’un des instruments essentiels de ce système.

Mais le XXIe siècle fait émerger une multipolarité financière croissante.

La Chine cherche à renforcer l’utilisation internationale du renminbi.

La Russie a cherché à réduire son exposition au dollar et à accroître l’utilisation des monnaies nationales dans les échanges.

De nombreux États du Sud global souhaitent une plus grande autonomie vis-à-vis des circuits financiers occidentaux.

Ce processus ne suppose pas nécessairement le remplacement immédiat du dollar.

Il peut plutôt conduire à un système plus fragmenté dans lequel plusieurs monnaies et plusieurs infrastructures financières coexistent.

Cela représenterait néanmoins une transformation historique majeure de l’ordre construit après la Seconde Guerre mondiale.


Une nouvelle crise de l’Occident ?

Le véritable problème de l’Occident pourrait donc être plus profond que l’inflation.

Il pourrait résider dans la perte de capacité à maintenir une croissance réelle suffisante pour soutenir la valeur de son système financier.

Une monnaie peut être influencée par des instruments de politique monétaire.

Mais aucune banque centrale ne peut créer indéfiniment de la productivité.

Elle peut créer de la liquidité.

Elle peut relever ou réduire les taux.

Elle peut acheter des actifs.

Elle peut fournir du crédit.

Mais elle ne peut pas, à elle seule, créer du pétrole, une énergie bon marché, de l’innovation, des infrastructures efficaces, une main-d’œuvre qualifiée ou une croissance durable de la productivité.

Ces éléments appartiennent à l’économie réelle.

Lorsque la finance croît beaucoup plus rapidement que la production réelle, le système risque de devenir de plus en plus autoréférentiel.

La richesse nominale augmente, mais les capacités productives ne progressent pas au même rythme.

C’est à ce moment que la fragilité apparaît.

Car la véritable richesse d’une nation ne réside pas dans la quantité d’argent inscrite sur ses comptes.

Elle réside dans la quantité et la qualité des biens et services que cette société est capable de produire.


La monnaie comme miroir de la puissance

L’histoire de Rome, de Weimar et des économies occidentales modernes enseigne une leçon fondamentale : la monnaie est bien plus qu’un simple moyen de paiement.

Elle est une institution politique.

Elle est un instrument budgétaire.

Elle est une réserve de valeur.

Elle constitue un mécanisme de redistribution.

Et elle est également un instrument de puissance géopolitique.

L’expansion monétaire de la Réserve fédérale, de la BCE et de la Banque du Japon ne doit pas être interprétée automatiquement comme la cause d’une future hyperinflation. Les expériences récentes montrent que les effets de la politique monétaire dépendent des conditions de la demande, de l’offre, de la politique budgétaire, de la structure financière et des anticipations.

Mais il serait tout aussi naïf de considérer que l’expansion prolongée des bilans des banques centrales est sans conséquences.

L’expansion monétaire peut soutenir le système pendant une crise.

Elle peut empêcher une dépression.

Elle peut stabiliser les marchés.

Elle peut même éviter l’effondrement d’un système bancaire.

Mais si elle devient une solution permanente aux problèmes de dette, de faible croissance et de fragilité financière, elle peut contribuer à rendre l’économie de plus en plus dépendante de la liquidité.

C’est cette dépendance, plus encore que la création monétaire elle-même, qui pourrait représenter le véritable risque à long terme.

Rome montre que la dépréciation monétaire peut accompagner une crise budgétaire et militaire plus profonde.

Weimar montre que lorsque le financement monétaire de l’État se combine avec une forte dette, une baisse de la production, des pressions extérieures et un effondrement de la confiance, la monnaie peut très rapidement perdre ses fonctions fondamentales.

Le monde contemporain dispose d’institutions beaucoup plus sophistiquées.

Mais aucune institution n’est à l’abri d’une perte de confiance.

L’avenir de l’Occident ne dépendra donc pas seulement de la capacité de la Fed, de la BCE ou de la BoJ à gérer la liquidité.

Il dépendra surtout de la capacité des économies occidentales à générer de nouveau une croissance réelle, de la productivité, de l’innovation et de l’épargne sans dépendre de manière permanente de l’expansion du crédit et de l’augmentation de la dette.

Car la véritable force d’une monnaie ne provient pas de la quantité de billets ou d’unités numériques qu’une banque centrale peut créer.

Elle provient de la confiance dans la capacité économique, politique et institutionnelle du système que cette monnaie représente.

Et c’est finalement la grande leçon qui relie Rome, Weimar et le XXIe siècle :

Une civilisation ne perd pas sa puissance simplement parce qu’elle crée trop de monnaie à un moment donné. Elle commence à perdre sa puissance lorsque sa monnaie doit continuellement compenser ce que l’économie réelle, la productivité et les institutions ne sont plus capables de produire.